Le message à Garcia

Le Président McKinley

Le message à Garcia, dont je vous propose la lecture aujourd’hui, a été écrit en 1899 par un Américain, Elbert Hubbard. L’histoire se passe, en 1898, pendant le conflit entre l’Espagne et les États-Unis et qui eut pour conséquence l’indépendance de Cuba et la fin de la présence espagnole dans les Caraïbes. Il raconte comment le 25e président des États-Unis, McKinley, fit appel à un messager digne de confiance du nom de Rowan, pour faire passer un message à Garcia, le chef des insurgés cubains qui, perdu dans la jungle cubaine, était impossible à joindre.

Le message à Garcia fit le tour du monde et fut publié à des dizaines de millions d’exemplaires. Certaines armées allèrent jusqu’à le distribuer à leurs soldats.

Le message à Garcia (texte ci-dessous) est une ode à l’esprit d’initiative, à l’autonomie, à la responsabilité, à la loyauté, bref, à tout ce qui fait les qualités d’un bon soldat, d’un bon collaborateur ou d’un bon patron.

Il est tentant dans une vie professionnelle ou personnelle de s’inspirer de Rowan et agréable de retrouver les qualités de ce personnage chez les autres.

Ce message reste plus que jamais  d’actualité. Il nous oblige à nous interroger et à débattre sur ce que sont aujourd’hui les qualités d’un bon collaborateur, d’un bon dirigeant, d’un bon management. Nous ne manquerons pas non plus de penser à nos sociétés d’aujourd’hui et à ce qu’elles sont devenues. Que de questions actuelles soulevées par des propos de la fin du XIXe qui manifestement ne relèvent pas de la langue de bois ! Ce message est à lire ou à relire absolument.

Bonne lecture et à vous de juger .

Philippe Brendel

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« Un message à Garcia »

par Elbert Hubbard

Dans toute cette affaire cubaine, il y a un homme qui se découpe sur l’horizon de ma mémoire comme Mars en périhélie. Quand la guerre se déclara entre l’Espagne et les États- Unis, il est devenu impératif de communiquer rapidement avec le commandant des insurgés. Garcia était quelque part dans un des repères de montagne de Cuba – personne ne savait où. On ne pouvait le joindre ni par lettre ni par télégramme. Le Président devait s’assurer de sa coopération, et rapidement. Que faire ? Quelqu’un dit au président : « S’il y a un type qui peut trouver Garcia pour vous, c’est bien un dénommé Rowan.»

On a fait venir Rowan et on lui remit une lettre à porter à Garcia. Comment le « gars du nom de Rowan » prit la lettre, la scella dans un sac en toile cirée, l’attacha près de son cœur, puis, après quatre jours en mer fit accoster sa barque, de nuit, sur la côte de Cuba, disparut dans la jungle et trois semaines plus tard, ressortit de l’autre côté de l’île après avoir traversé à pied un pays hostile et livré la lettre à Garcia – ce sont des choses que je ne désire pas particulièrement vous raconter en détails. Ce que je désire souligner, c’est que McKinley donna à Rowan une lettre à livrer à Garcia ; Rowan prit la lettre et ne demanda pas « Où se trouve-t-il ? ».

Par l’Éternel, voici un homme dont la silhouette devrait être immortalisée dans le bronze et sa statue placée dans chaque collège de ce pays. Ce n’est pas de la connaissance des livres dont les jeunes hommes ont besoin, ni d’apprendre ceci ou cela, mais d’un redressement des vertèbres qui les rendra loyaux et dévoués qui les fera agir promptement et concentrer leurs énergies. Agissez ! « Portez un message à Garcia. »

Le message à Garcia

Guerre Hispano-Américaine en 1898

Le général Garcia est mort maintenant, mais il y a d’autres Garcia. Aucun homme ayant tenté de bâtir une entreprise requérant plusieurs mains, n’a échappé à la déroute totale face à l’imbécilité de l’homme moyen — son incapacité ou son indisposition à se concentrer sur une chose et l’exécuter. Assistance bancale, stupide inattention, rude indifférence et travail à moitié fait semblent la règle. En fait aucun homme ne peut réussir à moins d’user de la force ou de la menace, ou de soudoyer d’autres hommes pour l’assister ; ou il arrive parfois que Dieu, dans Sa bonté fasse un miracle et lui envoie un ange de lumière pour l’assister.

Vous, le lecteur, faites le test : vous êtes maintenant assis à votre bureau et six commis sont à portée de voix. Appelez-en un et faites-lui cette demande : « S’il vous plaît, regardez dans l’encyclopédie et rédigez-moi un résumé de la vie du peintre italien Correggio ». Le commis dira-t-il tranquillement : « Oui, Monsieur », et se mettra-t-il à la tâche ? Je le gage sur votre vie, il ne le fera pas. Il vous fixera d’un oeil et posera une ou plusieurs des questions suivantes : Qui est-il ? Quelle encyclopédie ? Où se trouve cette encyclopédie ? Ai-je été engagé pour ça ? Ne voulez-vous pas dire Bismarck ? Pourquoi est-ce que Charlie ne le ferait pas ? Est-il mort ? Est-ce urgent ? Ne devrais-je pas vous apporter le livre pour que vous le fassiez vous-même ? Pourquoi voulez-vous savoir cela ? Et je suis prêt à parier dix contre un qu’après avoir répondu aux questions et expliqué comment trouver l’information et pourquoi vous la voulez, le commis partira et ira chercher un autre commis pour l’aider à trouver des informations sur Correggio. Et puis, il reviendra vous dire que cet homme n’existe pas. Bien sûr, je peux perdre mon pari, mais la loi de la moyenne joue ici en ma faveur.

Maintenant, si vous êtes brillant, vous ne vous ennuierez pas à expliquer à votre assistant que Correggio est classé dans les « C », et non dans les « K » . Vous sourirez très gentiment et direz : « Oublie ça », et vous irez chercher vous-même. Et cette incapacité d’action indépendante, cette stupidité morale, cette infirmité de la volonté, ce manque de désir de saisir avec plaisir et de se lancer — ce sont ces choses qui reportent loin dans l’avenir le socialisme pur. Si les hommes ne peuvent agir pour eux-mêmes, alors comment peuvent-ils agir quand le produit de leur effort est au profit de tous ?

Un bras droit avec une main de fer apparaît nécessaire et la peur de se faire « virer » le samedi soir maintient plus d’un travailleur à sa place. Placez une annonce pour un sténographe, et neuf sur dix qui se présenteront pour obtenir l’emploi ne sauront ni épeler ni ponctuer — et ne penseront pas que c’est nécessaire.

Une telle personne pourrait-elle écrire une lettre à Garcia ? « Vous voyez ce comptable ? », me dit le contremaître d’une grande manufacture. « Oui, et alors ? » « Eh bien, c’est un bon comptable, mais si je l’envoyais en ville pour une commission, il se pourrait qu’il s’acquitte de sa tâche, mais il se pourrait aussi qu’il s’arrête dans quatre bars en chemin et qu’il ne se rappelle plus sa mission en arrivant sur la rue Principale. »

Peut-on faire confiance à un tel homme pour porter un message à Garcia ?
 Nous avons récemment été les témoins de beaucoup de sympathie larmoyante exprimée envers les « citoyens exploités dans certains ateliers » et les « vagabonds qui cherchent un travail honnête », ainsi que de propos souvent accompagnés de mots durs envers les hommes au pouvoir.

On ne prononce pas un seul mot à propos de l’employeur qui vieillit avant son temps alors qu’il tente en vain d’aider Jean-Bon-à-rien à faire un travail intelligent. On ne parle pas de sa longue et patiente quête d’un «adjoint» qui ne fait pourtant que traînasser quand l’employeur a le dos tourné.

Dans chaque magasin et chaque manufacture, un processus d’élimination est constamment en marche. L’employeur ne cesse de se départir de l’ « adjoint » qui a montré son incapacité à servir les intérêts de l’entreprise, et il en embauche d’autres. Il effectuera ce tri même si la conjoncture est bonne. Seulement, si les temps sont durs et que le travail se fait rare, la sélection sera plus sévère – et l’employé incompétent et indigne se retrouvera à la porte. C’est la loi du plus fort. Comme il surveille ses intérêts, l’employeur garde les meilleurs, ceux qui peuvent porter un message à Garcia.

Je connais un homme très brillant qui n’a pas la capacité de diriger sa propre affaire et qui, de plus, ne peut rien apporter à quiconque, car il porte constamment en lui cette suspicion maladive que son employeur l’oppresse, ou a l’intention de l’oppresser. Il est incapable de donner des ordres, et ne peut en recevoir. Si on devait lui donner un message pour Garcia, il répondrait probablement : « Porte-le-lui toi-même ! » Ce soir, cet homme déambule dans les rues à la recherche d’un travail ; le vent traverse son manteau usé jusqu’à la corde. Ceux qui le connaissent ne veulent pas l’embaucher car il est un fauteur de troubles. On ne peut pas le raisonner, et la seule chose qui puisse l’impressionner est la perspective d’un bon coup de pied au derrière. Bien sûr, je sais qu’une personne aussi tordue moralement mérite la pitié ; mais, dans notre pitié, versons aussi une larme pour les hommes qui s’efforcent de maintenir en vie une grande entreprise, pour ceux dont les heures de travail ne s’arrêtent pas par un sifflet de fin de quart, et pour ceux dont les cheveux blanchissent trop tôt en raison de la bataille qu’ils livrent pour guider l’indifférent mal fagoté, l’imbécile crasse et l’ingrat sans cœur qui, sans eux, serait affamé et sans abri.

Ai-je parlé trop durement ? C’est possible. Mais quand le monde deviendra pourri, je voudrais exprimer mon estime à l’homme qui réussit — à l’homme qui, envers et contre tout, a dirigé les efforts des autres et qui, ayant atteint son but, découvre qu’il n’y a rien de plus à en tirer que simplement de quoi assurer sa survie. J’ai transporté ma gamelle et j’ai travaillé comme journalier, et j’ai aussi été un employeur, et je sais qu’il y a des choses à dire des deux côtés. Il n’y a pas d’excellence dans la pauvreté ; l’habit ne fait pas le moine ; et tous les employeurs ne sont pas plus cupides et tyranniques que tous les hommes pauvres sont vertueux.

J’apprécie grandement celui qui fait son travail quand le patron est absent aussi bien que lorsqu’il est là. Et j’apprécie l’homme qui, lorsqu’on lui donne une lettre à remettre à Garcia, prend la missive tranquillement, sans poser de questions idiotes, et sans songer à la jeter dans l’égout le plus proche ni tenter de se soustraire à sa mission, qui ne se détourne jamais de son travail pas plus qu’il ne fait la grève pour obtenir un meilleur salaire. La civilisation est une longue recherche anxieuse d’individus tels que lui. Tout ce qu’un tel homme demande devrait lui être accordé. On désire sa présence dans toute ville, tout village et tout hameau – dans chaque bureau, boutique, magasin et manufacture. Le monde le veut ; le monde a grandement besoin de lui, de cet homme qui peut porter « un message à Garcia ».